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En fait, tu as voulu raconter quoi, dans ce livre ? Comment t'es venue l'idée ?

J'ai une collègue de promo qui est devenue fromagère

on a fait le même Master de com

Je connais un photographe qui est devenu charpentier

et puis j'ai lu pas mal d'articles au sujet de diplômés d'université, de grandes écoles, qui devenaient boulanger, ébéniste, etc

Oui, tu dis justement dans ton livre que la presse, mag et généraliste en fait des tonnes là-dessus

Oui voilà, au départ, je me disais que j'allais écrire un très gros article de magazine féminin, donc à quoi bon puisque c'était déjà écrit et bien analysé dans beaucoup de médias

La question que je me posais c'était de savoir s'il y avait encore quelque chose qui n'avait pas été dit sur ces reconversions atypiques

Une consoeur d'un mag féminin, mavait dit que c'était devenu un gisement de sujets inépuisable

Apparemment les gens adorent lire ce type de sujets

Parce que ça donne de l'espoir?

Oui, et puis comme ce sont des magazines plutôt en vue, ça a tendance à améliorer l'image qu'on a de ces métiers

Je voulais donc expliquer comment et pourquoi il devenait plus valorisant, quelque part plus "cool", d'être boulanger, brasseur ou épicier que trader ou consultant

C'est cet aspect sociologique qui avait pas ou peu été traité auparavant ?

Oui exactement. Il y avait une sorte d'unanimité pour trouver génial de changer de métier et de vie

un peu comme on célèbre le "retour à la terre"?

Mais personne ne s'interrogeait sur 1/ ceux qui restaient dans leurs open space, une majorité 2/ ceux qui étaient auparavant artisans, commerçants, etc, et voyaient arriver cette "nouvelle hype"

Oui pour le retour à la terre, il y a des similitudes mais c'est un peu différent, c'est des révolutions personnelles, individuelles, ça correspond à ces générations, moins collectiviste, plus inspirées par le mythe de l'entrepreneur individuel

ok. et du coup, avec ceux qui sont restés dans les open space et les "vrais" artisans ? Comment ça marche ?

Alors, pour moi c'était une manière de parler d'un impensé. Ceux qui se lancent dans ces projets sont parfois menacés de déclassement social, voire de perte d'emploi

mais j'ai remarqué que, souvent, ils bénéficiaient au contraire plutôt d'une "bonne situation", voire très bonne

donc, le mythe auquel je m'accrochais au départ: mieux vaut être plombier que cadre sup pour gagner sa vie, avait tendance à s'effondrer

ceux qui partaient de l'open space étaient plutôt motivés par la perspective de vivre une aventure que par la peur du chômage

Ok, mais quand tu parles de "déclassement social", ça veut dire quoi?

En fait, les "cadres" ont l'impression que leur statut se dégrade. Il faut pas généraliser ni exagérer, mais ces complaintes ne sont pas uniquement des jérémiades de privilégiés

Les conditions de travail ne ressemblent pas à l'usine, mais en revanche les gens sont perdus, ils ne savent plus pour quoi ils bossent

c'est la fameuse sortie de David Graber sur les "métiers à la con", les bullshit jobs

oui, c'est la dilution des tâches dans la digitalisation et mondialisation

les gens ne savent pas à quoi ils servent

voilà. ils se disent: tout ça pour ça, ma vie, c'est être un petit rouage d'une vaste chaîne

je fais des rapports que personne ne lit, j'optimise des process pour une direction qui va changer dans 3 mois, etc

tout ça n'a pas de sens

et puis, c'est chiant.

Faire des fromages, ça peut être chiant aussi...

Tous ceux que j'ai interrogés, et tous ceux qui sont cités dans les reportages, disent la même chose. Oui, faire des fromages, c'est du travail aussi

mais on sait POURQUOI on le fait. On peut mentalement visualiser d'où vient le fromage, où il est entreposé, où il fini, par où il transite

C'est comme si on se soignait d'un malaise de l'abstraction en s'accrochant à des petites choses hyper concrètes

Pour gagner bien sa vie, pour pas être emmerdé, être commerçant c'est pas la voie la plus facile

donc, je pense que c'est d'abord une question d'épanouissement

Dans ton livre, tu parles aussi d'un "nouveau type de prestige d'une nouvelle classe urbaine"

Oui. Au début, on se dit, tiens, voilà des gens qui ont toutes les cartes en main

et qui se sabordent en quelque sorte, selon la logique scolaire

Bon, et une fois qu'on entre dans le détail, on peut considérer que c'est l'inverse

ces gens retrouvent le choix de leur activité

une certaine maîtrise sur les produits, les méthodes, les horaires

et puis surtout, un vrai luxe, celui de bien faire son travail

et donc... est-ce que finalement ce n'est pas un privilège que d'être un artisan, ou que de vendre un produit qu'on aime?

plutôt qu'un soutier d'open space, dépassé par les cadences numériques, les évaluations arbitraires, la dilution des objectifs dans les rachats successifs, etc

mais les vrais artisans, je veux dire, ceux qui n'ont pas fait Science po avant, comment ils voient débarquer ces néo-artisans ?

ce que je montre, c'est que les néo s'adressent à un public particulier

un public qui leur ressemble

lui-même urbain, diplômé, amateur de haut de gamme

non pas que les artisans tradi aient attendu les hipsters pour faire de la qualité

au contraire, la différence, c'est que les néo savent mettre en scène cette offre, ils savent la faire parler

c'est très important car ils ont appris ça dans leurs études, ils ont cette sensibilité particulière

qui leur donne une sorte d'avantage comparatif sur un marché de produits authentiques, pour lesquels il faut mettre en scène ce qu'on vend

ok. Mais les artisans "d'avant" font pas la gueule selon toi, parce que c'est pas le meme public ?

Alors, je pense qu'à terme, y'aura des tensions

Mais, en fait, ils ne sont pas sur les mêmes territoires, pour le moment

Oui, ça marche parce pour l'instant, ils ne sont que dans les grandes métropoles

Voilà. Par ailleurs, je pense que cette nouvelle population est la conséquence de l'homogénéité nouvelle des métropoles

comme "tout le monde" est cadre sup, une partie d'entre eux va jouer le rôle auparavant dévolue à ceux qui suivaient des filières scolaires spécialisées

Ce que tu explique aussi dans ton livre, c'est qu'ils sont précurseur d'un mouvement qui va se développer

En fait, il faut les voir comme une avant-garde qui nous montre ce que va devenir la future voie royale professionnelle

Tu dis justement à la fin du bouquin pourquoi "il faut mieux faire science po avant le CAP"

ce que j'explique, c'est que désormais dans l'économie de proximité il faudra les 2

une formation culturelle solide, et une formation pratique et technique

mais c'est pas CAP ou Etudes sup

c'est CAP ET études Sup

un mix des deux

Mais du coup, ceux qui faisaient des métiers techniques et manuels parce que pas les moyens (financiers ou intellectuels) justement, ils vont devenir quoi ?

c'est une vraie question

Ils vont être les laissés-pour-compte de ce nouveau système ?

je pense que c'est encore tôt pour le savoir

on n'est qu'au tout début de la montée en gamme

mais c'est effectivement la conséquence ultime si tu pousses la logique dans ses retranchements

c'est d'ailleurs ce que je pensais conclure au départ

au final, j'ai nuancé le truc

Pourquoi ?

il faut bien voir que ces univers n'ont rien à voir

une classe de CAP en techniques industrielles et un CFA ébéniste d'adulte

deux ambiances

l'artisanat à 50% = le BTP

or, pour l'instant pas trop de hipsters. Encore qu'à Paris, j'ai lu qu'un magazine avait réussi à dégotter des plombières bobo, comme quoi...

Mais le BTP, ça reste chaud à gentrifier !

Merci beaucoup Jean-Laurent